L'écume des rêves

20 mai 2021

Ta priorité.

 

1 — Si tu m’aimes, fait de moi ta priorité.

2 — Désolé, je ne peux pas.

1 — Tu ne m’aimes pas ? Tu ne m’aimes plus ? M’as-tu jamais aimé.

— Je t’aime encore.

1— Mais tu ne veux pas.

— Tout à fait.

— Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? 

— Cela romprait notre amour.

— Tu es fou.

— Peut-être le romps-tu déjà ?

— Non !! Je ne veux pas ! Désolé. Je ne voulais pas. Je ne veux pas. Jamais.

— Je t’aime quand même.

— Merci. Désolé. Mais pourquoi ? Pourquoi te dédier tout entier, me prouver que tu m’aimes, pourrait - nom de Dieu - rompre cet amour qui nous unie ?

— Mais ma belle, ne vois-tu pas ?

— Non.

— Tu ne comprends pas ?

— Non.

— Tu ne m’aimes pas ?

— Si !  Bien sûr que si ! Qu’est-ce que tu racontes ?! Tu divagues !

— Si tu le dis.

— Je le dis.

— Ce que tu dis me définie.

— Oui.

— Non.

— Quoi ?

— J’ai dit non.

— Et j’ai dit oui.

— Alors je t’ai contredite.

— HA HA. Bravo. Je sais.

— Pourtant tu me questionnes.

— En fait, tu ne m’aimes pas. Tu m’embêtes. Tu cherches mes imperfections. Tu me les jettes à la face. Tu me fais mal. 

— C’est ça aimer.

— Nous n’avons pas la même définition.

— Là est peut-être le problème.

— Peut-être...

— Je ne peux pas me sacrifier, faire de ma vie ta priorité. 

— Et voilà, tu recommences. Alors que j’allais oublier.

— Mais je veux régler ça et pouvoir, ensuite, profiter pleinement de mon temps avec toi.

— Profitons en maintenant !!

— Non, ne m’approches pas !!!

— Il est définitivement malade. Ou alors il ne m’aime pas. Il ment, me trompe, me hait.

— Mais non, ce n’est pas ça. C’est juste...

— Juste ??

— Si tu es près de moi...

— Eh bien ?!

— Je ne réfléchis plus. Je souris béatement, et j’oublie de réfléchir. Mon visage papillonne,  et mon ventre rougit.

— Ah ! Tant mieux !! Il m’aime un peu...

— Mais donc !

— Ah oui... Il veut « clore cette histoire », quel cauchemar.

— Mais donc, je disais ! Si je me sacrifiais, si je me dédiais, notre amour se romprait.

— Tu radotes. Explique moi donc, puisque tu ne veux me laisser ni partir ni en rire tant que je n’ai pas compris.

— J’y viens, j’y viens. Parfois, tu es très impatiente.

— Et toi, un peu trop franc.

— Je te demande pardon. Je vais vite m’expliquer.

— Un papillon passe.

— En seulement deux minutes ??

— Le papillon va passer.

— D’accord, d’accord. Je m’y mets. Je disais donc : si je me dédie trop, notre amour changera.

— En bien !! Il se fortifiera !!!

— Le papillon est toujours là.

— PARDON.

— ...

— Pardon.

— ...

— Je te demande pardon, je te prie de m’excuser. S’il te plaît, pardonne-moi. Je suis vraiment désolée. Mes genoux sont à terre, je suis sincère.

— Excuses acceptées. Tu peux te relever.

— Bref... Que fais-je ? Je deviens folle. 

— Mais non, mais non. Je disais !

— Tu disais !

— Je disais : si je m’investis trop, notre amour deviendra passion.

— Mais c’est parfait !!!

— Non.

— La passion est le stade suprême de l’amour !! 

— Non.

— Lui et ses définitions...

— Passion a pour racine le latin « passio ».

— Et ?

— Et « passio » veut dire « souffrance ».

— Ah !

— Oui : « Ah ! » 

— Ce n’est pas sympathique.

— Je ne suis pas sympathique.

— Menteur, tu l’es avec moi. Parfois. Pas aujourd’hui, mais... parfois.

— Je suis juste un aimant.

— Je t’attire ?

— Et bien plus...

— Peut-être que j’ai compris.

— Tu crois ?

— Oui... Tu ne veux pas souffrir pour moi. Tu ne m’aimes pas. Ou en tout cas, pas autant que je t’aime moi.

— Tu n’as pas compris.

— Ah bon ?

— Oui, éloigne toi.

— Encore ?!

— Oui, enlève tes bras.

— Quel emmerdeur.

— Quoi ?!

— Quoi ?

— Tu as dit quoi ?!

— Oh rien, je disais : « Quelle belle fleure ! »

— Ah, ouf. J’ai cru...

— Tu as cru ?

— Que... Ne m’en veux pas s’il te plaît.

— Que ?

— Tu avais juré.

— Oh !

— Contre moi.

— AH ! Mais je ne suis pas comme ça !!

— Oui, je suis désolé. 

— Excuses non acceptées ! Depuis le temps que tu me fait chier.

— OH !

— AH !

— Je n’avais pas rêvé !!

— Désolé...

— Et tu m’as trompé !!

— solé...

— Et tu m’as fait m’excuser.

— Dé...

— Et tu n’as pas accepté mes excuses.

— Je...

— Tu m’as fait culpabiliser. 

— Oui, pardon.

— Tu me fais culpabiliser. Tu me fais souffrir. Quand je veux nous éviter de souffrir. Quand je veux t’expliquer.

— Je ne savais pa...

— Bien sûr, tu ne me laisses pas t’expliquer !!

— Désolé...

— Et je voulais te dire : aimer, c’est construire. Ce n’est pas souffrir, ni sacrifier, ni culpabiliser.

— Désolé.

— En fait, tu ne m’aimes pas.

— Non !! Explique moi !!! Je t’aime peut-être juste mal ! 

— Peut-être ??

— Je t’aime mal, explique moi. Car j’aime comme tu m’aimes. Et si pour ça je dois t’aimer comme ça. Alors explique moi.

— ... D’accord. ... Aimer c’est se donner, et recevoir. ... Mais... il faut, aussi, se garder.

— Se garder ?

— Oui, garder une part de liberté.

— Mais l’on est à l’autre !

— À moitié, l’autre ne doit pas t’emprisonner.

— Ah, oui. Ce serait embêtant.

— Oui. Donc tu choisis de rester avec l’autre, tu restes par choix. Tu choisis de l’aimer, et tu l’en aimes d’autant plus.

— Je vois...

— Et il faut garder sa dignité.

— C’est-à-dire ?

— Ne pas tout accepter.

— Et c’est pour ça que tu m’embêtes ??

— Je t’embête ?

— Bon, on s’embête.

— Oui, c’est pour ça.

— Pourtant je viens d’accepter de changer. Et tu m’as fait culpabiliser. Peut-être m’as-tu manipulée ?

— Je ne sais pas.

— Tu ne sais pas ?!

— Je suis honnête.

— Ah ça !!

— Eh bien, peut-être. Je ne sais pas. L’amour c’est compliqué. Je ne sais pas. Je ne sais pas tout.

— Ah bon ?

— Oui.

— Mince.

— Je crois que j’ai fini.

— Ah oui ?!

— Ah non.

— Ah, bon... Dis. Tant qu’à faire...

— Aimer, c’est aussi croire en l’autre. 

— Ah mince !

— Oui : « Mince ! » Tu ne me fais pas beaucoup confiance.

— C’est vrai, pardon.

— Aimer c’est assez croire en l’être aimé pour lui dire la vérité.

— Oh...

— Oui.

— Si tu es si honnête...

— Eh oui...

— Je vois.

— Compliqué hein...

— Compliqué... Oui. Com-pli-qué... Merci. D’être là, de rester avec moi.

— Ah... C’est pour ça... pour ça que je t’aime.

— Pourquoi ?

— Parce que, parfois... Ah, mon visage papillonne.

— Parfois ?

— Parfois, tu te remets en question. 

— Et c’est bien ?

— C’est extraordinaire.

— Tant mieux.

— Oui, je suis heureux. 

— Tant mieux.

— Et toi ?

— Et toi ?

— Moi ? Je suis heureux. Et toi ?

— « Je suis heureux. »

— Ça va ?

— Je ne sais pas. J’ai changé pour toi. C’est compliqué. J’ai changé. J’ai tout accepté. Pour ne pas tout accepter. C’est étrange. C’est compliqué...                    Mais je crois que je t’aime.

— Ah !

1 — Je t’aime toujours.

— Ça me fait plaisir. 

1 — Je crois que je t’aime mieux.

— Ça me fait plaisir.

1 — Je crois que ça me rend heureuse. 

— Vraiment ?

1 — Oui, je me sens mieux. 

— Alors je suis heureux.

1 — Compliqué, mais d’une beauté... Et j'ai choisi de rester...

— Oui...

1 — Oui. 

— Tiens, le papillon est passé !

1 — Tiens !

— Alors... N’est-ce pas le temps de profiter ?

1 — Mais, et réfléchir à aimer ?

— C’est bien, mais il faut aussi aimer, et profiter...

1 — Tu es quelqu'un de compliqué... Et ton amour est compliqué, et notre amour est compliqué.

— Mais d’une beauté...

1 — Oui...

— Oui.

1 — Alors, profitons-en !

 

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19 mai 2021

Des insectes et des anges

 

Je mangerai les fleurs par la racine

Un jour. toi moi nous

Mangerons les fleurs par la racine

 

Nous goûterons le printemps

Dans l’impossibilité de le voir

Nous goûterons la vie

Dans un des plus ténébreux noir

 

Déjà la chair flétrit

Et ta tête tombe

Mon cœur se putréfie

Déjà chacun succombe

 

Notre errance n’aura de fin

Nous errons constamment

Sauras-tu d’où tu viens ?

Mon errance n’aura de fin.

 

Ton corps uni à la terre

Les pilleurs ne trouveront rien

Nous serons parcourus de vers

Mes pleurs seront les tiens

 

Ici. Ici, nos pensées fleurissent

Effleurent de nombreuses stèles,

Mes écrits s’évanouissent

Ici, là où le soir est éternel...

 

Ils déposeront tes mots.

Des regrets en silence.

Tu apaiseras leurs maux

Regrets de ton absence.

 

Et tu décrépiras

Et nous décrépirons

Et tu exhaleras

Et ils inspireront

 

Aujourd’hui tu inspires.

Tu pars les visiter

Ou peut-être, sans prévenir,

Es-tu parti et des années

 

Aujourd’hui, moi, je dors

Libre de tout, je suis enfant

Je dis silence, et je m’endors...

Je fais     semblant.

 

Peut-être le feront-ils aussi,

À ton enterrement.

Si tu es parti, ou n’as rien dit,

Ils feront tous semblant.

 

Ils ne pourront t’apprendre

Tu ne seras plus là

Ils ne pourront t’entendre

Et tu leur parleras

 

Mais si tu veux souvenirs

Dans les moments de désespoir

Parfois, tu veux peut-être rire

Dans un des plus ténébreux noirs

 

Parles maintenant.

Écris, danse, chante, mord.

Fais du bruit, casse des tympans :

 

Le silence est cadeau des morts.

 

 

Nous l’offrirons

Tu n’auras plus de coeur

Nous l’offrirons

Tu ne pourras l’y mettre

 

Nous l’offrirons

Et tu pleureras

Nous dormirons

Et je ne voudrai pas

 

Hui, nous voyons tous les jours

Des gens qui ne parlent pas

Ils jouent de la musique

Ils ont peur de leur voix

 

Hui, nous devinons leurs tours

Nous y croyons par choix.

Chacun ment et s’applique

Dans le miroir, c’est nous, c’est toi, c’est moi. 

 

Je demande silence et confort,

Je ne les souhaite pas.

 

 


Et aujourd’hui, je ramasse des ailes

Des insectes et des anges

Tombent constamment du ciel

 

Je me demande qui les mange

Je sais.

 

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17 avril 2021

Némésis (Nirvâna.2)

    Jouez-vous au poker ? Sachez qu’avant de dévoiler les cartes, on jette la première. Si le monde était un casino, si la vie se résumait à une partie de poker, je serais cette carte. Vouée à disparaitre au profit des suivantes. Je ne me morfonds pas souvent mais, au fond de ma cellule, quelques heures avant le moment fatal, je ne peux m’empêcher de repenser à leurs actes. Les plaintes, les larmes, les cris reviennent, tout comme les insultes, les coups, le bruit des chaînes. Je me rappelle comment, sans scrupules, ils m’ont vendue pour quelques pièces. Pour assurer leur sauvegarde, pour acheter de quoi nourrir cet élevage, cette fratrie. Je leur en veux toujours, mais je dois passer au dessus - pour moi - et me concentrer sur le futur. Mon « maître » doit me laisser un choix propre à tout esclave : essayer de gagner les clés de la liberté par la porte de l’arène. Je vais tenter le combat. Si je dois vivre telle une morte, autant risquer mourir. J’ai attendu quinze ans avant de céder à la tentation. Entre deux séances de jeux d’argents, dont les paris ravissent mon propriétaire, je me suis entrainée à l’aide de certains gardes « amicaux » : un peu d’argent volé contre des cours secrets. Et au bout de quinze ans, j'ai cédé.

    Un garde arrive et me sort de ma geôle, tout comme de mes pensées. Il me ramène à la réalité par un sourire narquois : personne ne sort vivant de l’épreuve, et je ne suis qu'une esclave parmi des milliers d'autres. Les autres prisonniers braillent et, pourtant, je n’entends que nos pas. Plus que quelques minutes. Des minutes qui filent aussi vite que les couloirs s’enchaînent, en dépit de ma volonté. Les doutes s’emparent de ma raison en  quelques secondes. Des secondes suffisantes pour que mes pieds frôlent le sable de l’arène. Je fais soudain volte-face. Devrais-je fuir ? Mon escorte agacé me pousse, je m'agrippe à son bras, à son regard. Alors qu'il me rejette et que je tombe dans l'arène, j’aperçois enfin ses yeux : « indifférence ». 

    Je me relève aussitôt, et me retrouve face au public. L’anarchie y règne et cela calme ma conscience : il est trop tard pour regretter. D’une oeillade, je repère et me dirige vers un énorme sac d’où dépasse toutes sortes d’armes. Je n’en ai droit qu’à une et il faut que ce soit la meilleure. Je me suis préparée à l’épée, à la lance, au gourdin, à l’arc et à la hache, mais finalement, une seul objet attire mon attention : une dague. Diaphane, elle capte inlassablement mon regard. Je la prends dans ma main :  légère, maniable, mortellement aiguisée. Est-ce du diamant ? Que fait cette arme ici ? Sa rare solidité la réserve aux plus grandes chasses. Je lève mon poing en signe de choix pendant que le sac est retiré, et j'adresse un menton défiant aux gradins, et ceux-ci me répondent avec hargne.

    Alors, ils font entrer mon adversaire. Mon sang se glace, l’arène se tait un temps. Comment ? Comment ont-ils réussi à en capturer une ? Elle grogne sous les chaînes, rugit face au soleil. Ses ailes de Diable s’étirent et elle s’ébroue ; sa queue fouette le sable brûlant ; ses griffes lacèrent le sol. Dès qu'elle bouge, ses poils hirsutes laissent apparaître quelques cicatrices ainsi que plusieurs blessures. Ses cornes en spirale plongent vers l’arrière tandis que ses oreilles tombantes... se redressent vers moi. J’ai du mal à déglutir face à ses dents impitoyables, face à cet ange déchu, face à elle : une chimère.

    Nos regards se croisent et nous savons. Nous nous comprenons. Une de nous mourra. Lorsque le moment sera venu, nous n’hésiterons pas : une de nous commettra l’irréparable. Alors l’élue sera proclamée. Et la perdante oubliée. Qui de nous deux ? Qui sera le cadavre baignant dans le sang ?

    Le temps s’arrête. 

    L'hystérie des spectateurs devient sourde, le bruit de nos respirations s’entremêle, nos coeurs s’emballent. 

    Plus rien d’autre n’existe. 

    Les paris sont lancés, le gong sonne.  

    Des milliers de pensées à l’égard de mon pauvre corps sont lancées, et de ce chaos ressortent trois ordres précis : « Bouge, agis, attaque ! ». Mais mon ennemie du jour m’a devancée, elle s’élance sur moi. J’ai tout juste le temps de me jeter au sol, avant qu'elle ne passe au-dessus de moi. J'en profite pour lui entailler profondément la panse, et je l’entends fulminer de douleur. Elle se cabre, je roule sur le côté ; j'esquive de justesse ses griffes. Je me lève, cours ; immédiatement, elle se lance à ma poursuite. « Ne pas regarder en arrière. » Je sens presque son râle contre ma nuque, je sais ses pattes à quelques centimètres de mon dos. Je cours, mais pourquoi ? Je fonce vers un mur, une impasse ; une idée me vient. J’accélère et ils doivent me penser folle car la façade n’est plus qu’à quelques mètres. Je m’appuie dessus et saute. Mon arme se plante dans la paroi, résiste à mon poids, et d’un coup sec je me hisse encore. Usant de la gravité, je pars alors rejoindre ma némésis,  dague en avant. J’atterris lourdement sur son dos, attrape ses cornes : c’est le moment ! Je lève ma dague et, là sa vie est à portée, j’hésite. Ce doute est de trop ; elle se rebiffe et je suis plaquée au sol, une patte sur la nuque. J’essaye en vain de me protéger, mais ses griffes serrent et mon cou et mes mains. 

    Mais nos regards se croisent, et l’impensable arrive. Nous nous comprenons. Nous sommes les mêmes. Aucune ne mérite la mort. Elle aussi, elle a subi les insultes, les coups, les chaînes ; les gémissements, les larmes, les cris. Mes yeux restent plongés dans les siens, et je m’y perds. Je réalise après un combat presque mortel que ni l’une, ni l’autre, n’est prête à commettre l’irréparable. Son étreinte se desserre et je respire. Je tousse et elle s’écarte pour mettre son museau près de moi. Le monstre de sang et de vengeance que je voyais tout à l’heure n’était que mon reflet. Elle aussi, elle avait peur. 

    Je me relève douloureusement et reviens à la réalité. La foule s’insurge, nous hue et balance sur nous tout ce qu'elle peut ; cela ne se fait pas : un refus de combat. « Vaut-il mieux vivre en mort, ou en meurtrier ? » Des soldats se rassemblent pour nous embarquer, nous enfermer dans une cellule sombre et crasseuse, nous abattre. Non, nous ne voulons pas de cet avenir là. 

    D'un regard, nous savons une fois de plus. Je me précipite sur son dos, lève encore ma dague... et brise le sceau qui emprisonne ses ailes. Je m'accroche à ses cornes, elle bat avec désespoir ses ailes et... nous volons. 

    Chacun se tait et s'immobilise, ébahis et terrifié. Elle est à la fois dangereuse et magnifique ; elle survole les gradins en tant qu'ange mortel, en Némésis. Chacun voit en elle la déesse vengeresse de l'équilibre, chacun se rappelle ses péchés et craint ses représailles. Pourtant, elle ne les voit pas : ils sont bien trop petit face à la promesse de l'horizon. Elle prend appuie sur les gradins, détend un peu plus ses ailes, et s'élève dans le ciel. Je me cramponne à sa fourrure et lève la tête. Le froid du vent embrasse mon visage et je souris. Nous sommes libres.

    Nous survolons les terres sous les rayons du crépuscule. Elle faiblit doucement, comme la lumière sur les champs. Elle choisit une clairière loin de tout village, et elle se pose maladroitement. Sa grâce divine s'évanouie tandis que la fatigue l'assaille ; elle se roule en boule. Je me recroqueville au creux de son ventre, elle me couvre doucement de son aile, et nous ne sommes plus qu’une seule et même vie. Nos respirations se confondent, nos battements cardiaques s’embrassent, nos âmes s'entremêlent. La nuit est porteuse de conseils et, sous les étoiles et le sommeil, je murmure : « Mon âme, nous ne mourrons pas ; nous avancerons toujours ; nous trouverons notre place, inexorablement. »

 

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29 mars 2021

Des jonquilles aux senteurs timides

21 mars

    J'ai cueilli des jonquilles aux senteurs timides, aujourd'hui. Je me suis baladée avec ma famille. Ma mère restait sur le sentier ; moi, je cherchais des jonquilles. Et je les ai trouvées, abritées par des ronces. Je les ai cueillies et je les ai ramenées. Mais personne n'a perçu leurs subtiles odeurs.

    Maintenant, je les observe. Le bouquet dans ma chambre, posé sur mon bureau, effleuré de lumière... J'observe ces coquettes vêtues de longues robes d'or, de six voiles transparants. Les bords de leurs jupes sont volants. Fleurs frivoles, coeur changeant. Chaque parcelle se meure en un parfum d'oubli, et je le nie.

    Mon coeur se flétrit, il n'y a plus d'eau dans le verre.

    Mon bouquet est maudit, mes fleurs sont délétères.

 

23 mars

    Mes poumons se noient dans l'eau que je n'ai pas, et mon esprit fait de l'apnée. J'asphyxie mes pensées.

   Mes racines quémandent une terre... pourtant amère. Son amour antique n'a pas tarit, seul mon regard puéril devient aride. Je suis déçue, je ne bois plus.

 

    Je pleure en prose tandis que, sous mes yeux, mon coeur enfant se décompose.

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16 mars 2021

Mon imminente

Ce fut un baiser froid

Aussi froid que l'hiver

Ce n’était pas un choix

C'était un vol à découvert

 

Tu étais en émoi

Tu n'étais pas à moi

Venue d'une imprévue

Mon flocon, mon désarroi

 

Ô ma douce Cassandre

Tu t'es faite si vorace

Le baiser sans attendre

Rongea rougit ma carapace

Défit chair comme audace.

 

Je brûle encore et rien n'efface

Ton corps mon coeur en cendres

 

Tu avais de l'avance 

Je ne t'attendais pas

Baiser d'une Inconsciente 

Qui était là pour moi

 

Ma fleur mon Impasscience

Mon printemps d'ingénues

Horizon d'inconnu

 

Et j'ai fermé les yeux

Et je t'ai tout donné

Le chaperon des cieux

N'a pu nous séparer

 

J'étais heureux

(Le seront-ils aussi ?)

 

Ainsi je m'oubliais     en ton fort

Ainsi je t'embrassais     sans un remord

 

Ma mie

Mon éminente

Vieille épouse et amante

 

Amie

Mon imminente

Mon épine ma précoce ma charmante

 

                                                                 Mort

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04 février 2021

Terres Inconnues

Tu entres en terres inconnues,

Te dis docile explorateur.

Toi, petit être incongru

À la recherche de mon coeur.

 

Je t'ai indiqué le chemin :

Tu sautes les étapes.

L'ordre, en amour... n'y en a-t-il pas un ?

Tu ne le repectes pas.

 

Pourtant tu ne pourras jamais me conquérir d'un "Je t'aime" sans me connaître.

Tu n'as pas exploré les forêts de Conscience, les fleuves de valeurs.

Tu ne connais qu'un paysage lointain, une façade, un paraître.

Tu n'as pas observé les failles sentimentales, les abysses de Coeur.

 

Et pourtant.

 

Sur la joie des feuilles s'est arrêté ton regard ;

Tu embrasses mon être.

La faiblesse des racines t'est dérisoire :

Tu n'étreins que de l'air.

 

Pourtant tu as marqué ce "Je t'aime"

Et tu sembles penser que repasser sur ce sillon,

Ce long serpent vermillon dont les lettres sont poison,

Me fera t'aimer ?!

 

Tu te fourvoies.

Tu me brusques, m'imposes ton idée.

Et je me sens piégée.

 

Tu ne te dis pas roi,

Tu agis comme tel.

Mes efforts te sont naturels.

 

Alors sache, Ô inconscient du péril de mes terres, que la cascade gronde, que goutte à goutte l'eau monte.

Le tonnerre éclatera si tu ne changes pas.

Il ravagera ces terres, et toi, et mon mal-être.

 

Tu seras chassé de là ;

Ma conscience se résiliera.

 

Mère Nature me soutient :

Je n'ai pas peur de toi,

Humain.

 

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14 décembre 2020

Ressentiments

J’ai laissé passé le train. De mon plein gré, de ma conscience.

Oui, je suis vidée d’entrain,  je me sens délaissée de quelque essence.

 

Je vois partir le réel,

Les relations sont connexions,

Je crois ouvrir les ailes,

Mais la floraison de ma raison 

Peine.

 

Et je ressens l’ennui profond, et je ressasse la nuit sans fond.

Mes sentiments marmoréens,

Ressentiments

Sans fin.

 

Pourtant le reflet de mes yeux,

Feuilles monotones.

Pourtant la couleur des aïeux

Frissonne.

 

Je perds conscience et connexions,

Je perds essence et relations. 

 

Et je ressasse l’ennui profond,

Et je ressens la nuit sans fond.

Mes sentiments marmoréens,

 

Ressentiments

Sans 

Fin.

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08 novembre 2020

Vendredi ou les Limbes du Pacifique...

Vendredi_ou_les_limbes_du_Pacifique

Avant-propos :

    Cher lecteur, voilà que je m'adresse enfin à toi directement.

   Je vais ici tenter de te faire part d'un livre m'ayant beaucoup plu et qui, peut-être, pourra résonner en toi quant à l'isolement que provoque le confinement. De ce fait, nous allons nous pencher sur le roman Vendredi ou les Limbes du Pacifique. Je te propose une présentation de l'auteur, avant celle de l'oeuvre dans laquelle tu auras à ta disposition un résumé, quelques extraits ainsi qu'une critique personnelle. Je te souhaite, sur ce, une agréable lecture !

"Tous ceux qui m'ont connu, tous sans exception me croient mort. Ma propre conviction que j'existe a contre elle l'unanimité. Quoi que je fasse, je n'empêcherai pas que dans l'esprit de la totalité des hommes, il y a l'image du cadavre de Robinson. Cela suffit - non certes à me tuer - mais à me repousser aux confins de la vie, dans un lieu suspendu entre ciel et enfers, dans les limbes, en somme...

Plus près de la mort qu'aucun autre homme, je suis du même coup plus près des sources mêmes de la sexualité."

 

L'auteur :

    Michel Tournier nait en 1929 à Paris, habite quelques années de son enfance dans une grande maison Saint-Germain-en-Laye (à l'ouest de Paris), puis à Neuilly-sur-Seine (en île de France) lors de son adolescence. Là-bas, il découvre en tant qu'élève au lycée Pasteur la philosophie et décide avec passion d'entreprendre des études dans ce domaine. Après avoir échoué aux examens des Écoles Normales Supérieures, il étudie à la Sorbonne et dans une université Allemande pour atteindre l'agrégation de philosophie. Il essuie un second échec en 1950, et ne la tente plus. S'il ne peut enseigner la philosophie, il s'engage cependant dans de multiples professions et côtoie de nombreux philosophes, artistes et écrivains. Ce n'est que lorsqu'il découvre, après 17 ans de recherches, comment intégrer cette notion dans ses écrits qu'il les édite. Alors, Michel Tournier publie à ses 38 ans (en 1967) Vendredi ou les Limbes du Pacifique et devient un écrivain et un philosophe français reconnu. Il reçoit de nombreux prix pour ses oeuvres telles son deuxième roman, le Roi des Aulnes, ou l'adaptation jeunesse de son premier succès, Vendredi ou la vie sauvage. Aussi, il écrit de nombreux et différents ouvrages tels des essais, des préfaces, ou encore des recueils de contes et de nouvelles. Il meurt en 2016, à l'âge de 91ans, et voilà l'épitaphe qu'il s'est choisi : « Je t'ai adorée, tu me l'as rendu au centuple, merci la vie ! ».

 

Présentation de l'oeuvre :

    Vendredi ou les Limbes du Pacifique, publié en 1967, est un roman de taille moyenne d'environ 270 pages. Comme dans de nombreux ouvrages, le Robinson Crusoé publié en 1719 par Daniel Defoe est revisité. Cependant, celui de Michel Tournier se démarque par son domaine très philosophique et anthropologique, mais aussi par son style riche et captivant. Il est aussi intéressant de remarquer son respect de certains aspects de l'histoire originale (l'époque, le lieu, les personnages...) pour mieux s'en affranchir.

 

Résumé de l'oeuvre (Attention, je dévoile les grandes lignes comme leurs plus petits détails !) :

    Robinson, seul survivant du naufrage de la Virginie, se retrouve seul sur une île inconnue, située à l'est de l'Amérique du sud. Le roman est scindée en deux grands mouvements que le héros distingue lui-même tels : "le règne tellurique" et le règne "solaire". Après avoir nié son isolement et cherché en vain un moyen de s'échapper de l'île (tel entreprendre la construction d'un navire finalement impossible à mettre à l'eau), le jeune anglais sombre dans le désespoir et dans la "souille", un marécage où il s'enlise et se complait à songer au passé. Cette régression s'explique par la perte d'autrui, le privant des repères de sa société : "Il savait maintenant que l'homme est semblable à ces blessés au cours d'un tumulte ou d'un émeute qui demeurent debout aussi longtemps que la foule les soutient en les pressant, mais qui glissent à terre dès qu'elle se disperse." Mais une hallucination plus frappante que les autres lui permet de concevoir son imminente folie et, par conséquent, sa mort.

    Alors, le naufragé entre dans une frénésie constante pour combler ce manque d'autrui par une "île administrée", qu'il renomme "Speranza" (d'abord appelée "l'île de la Désolation"). De ce fait, il organise et civilise tout ce qui l'entoure avec un travail acharné et des lois sévères, comme celle de produire le plus possible et de consommer le moins, qu'il s'astreint à respecter pour ne pas tomber à nouveau dans la souille. Il ressent pourtant l'incohérence existentielle de ce système et développe un "alter ego" qui s'échappe de ses multiples fonctions. Celui-ci arrête la clepsydre, et et donc le temps, pour retrouver des moments de bonheur. Il nomme ceux-ci des "moment innocents" dans "l'autre île", une île accueillante qu'il ne perçoit qu'alors. Parfois, il se réfugie dans une cavité de la grotte dans un "état larvaire" où il se sent osciller une fois de plus entre la vie et la mort, bercé par des souvenirs chaleureux et l'allégorie maternelle de Speranza. Sa dichotomie entre son "moi" ordinaire et son "alter ego" est visible dans la divergence de ses actes : il se "déshumanise" peu à peu par l'affranchissement du conditionnement produit par autrui tandis qu'il personnifie Speranza et l'organise un peu plus chaque jour. La phrase suivante l'atteste : "Il viendra fatalement un temps où un Robinson de plus en plus déshumanisé ne pourra plus être le gouverneur et l'architecte d'une cité de plus en plus humanisée." 

    C'est lors de la crise identitaire de l'île administrée, quant à sa raison d'être sans peuple à substanter, pendant cette dissociation de Robinson, que Vendredi est introduit dans le récit.  Sauvé accidentellement par le naufragé, l'adolescent araucan se plie aux volontés extravagantes et à la rigueur extrême de Robinson. Son naturel insouciant prend malgré tout le dessus et, involontairement, il saccage à plusieurs reprises l'ordre sacré de Speranza. L'anglais en est bouleversé et parfois aveuglé par la colère, mais il est surtout soulagé de voir l'île administrée disparaître lentement... et inexorablement. L'explosion de la grotte et la destruction totale de toute forme de civilisation clôt ce passage : Robinson se confie à Vendredi pour apprendre à vivre d'une autre façon. Une relation d'égalité et de respect s'installe entre les deux hommes : Robinson observe avec fascination Vendredi et s'adonne à des jeux tels marcher sur les mains ou jouer théâtralement leur rencontre par une inversion de rôle. L'homme tellurique subit une métamorphose difficile mais bénéfique en être solaire, comparée à l'évolution d'un bouc, nommé Andoar, que Vendredi transforme en cerf-volant et en instrument de musique éolien. Robinson, par sa renaissance solaire, découvre un équilibre spatial et temporel entre lui, Vendredi et Speranza.

    L'arrivée d'un bateau, le Whitebird, marque le premier contact avec sa société d'origine depuis 28 ans d'isolement. Ce retour à l'ordre sociale, au décompte du temps, et à la philosophie avare de l'européen rebute Robinson. Il comprend l'impossibilité d'un retour chez les Hommes et décide de rester sur l'île, avec pour seule demande que l'équipage du Whitebird ne révèle pas l'existence de Speranza. Cependant, il assiste impuissant au départ de Vendredi, qui a choisit innocemment et dangereusement de rester sur le voilier. Robinson comptait prévenir son compagnon des dangers de ce choix le lendemain, et n'a donc pas pu lui révéler la nature des traitements infligés aux Hommes "de couleur" dans ce monde faussement riche. Robinson, vieilli en quelques heures de plusieurs dizaines d'années, décide de mourir face à sa soudaine solitude et part chercher sépulture dans la cavité de la grotte. Là, il découvre Jaan, le jeune mousse maltraité du Whitebird, qui s'est enfui grâce à la pirogue de Vendredi et  a décidé de vivre avec Robinson sur Speranza. Ému, il emmène l'enfant au sommet de l'île apercevoir le bateau partir et se délecter du lever du Soleil, de "l'Astre Majeur". Enfin, il le nomme Jeudi pour marquer le début de sa nouvelle vie.

 

Les personnages clés :

    Robinson et Vendredi sont les principaux acteurs du récit : le premier est l'homme européen par excellence, rongé par l'avarice et le besoin de contrôle, tandis que le second n'a jamais été en contact avec la civilisation, est insouciant et libre de tout désir futur. L'un est un homme âgé, meurtri et "tellurique" ; l'autre jeune, vif et "éolien". Tout les oppose et leur relation est prépondérante dans la transformation mentale et physique de Robinson en un être "solaire", où il observe un équilibre total avec Speranza et Vendredi, où il trouve un bonheur constant et infini.

    Je pense qu'il est également nécessaire de qualifier Speranza de "personnage clé" car, même si nous aurions tendance à dire l'île inanimée, Robinson se métamorphose à son contact, la modifie avec lui et lui attribue des rôles - parfois nocifs, souvent protecteurs. Il s'agit d'abord d'une ennemie qui le rejette, puis d'une mère qui le berce, avant d'être une épouse accueillante et, finalement, une frontière entre terre et ciel, un endroit hors du temps. 

    Quant à Tenn, le chien du capitaine de la Virginie, il détient un rôle important dans la condition d'Homme de Robinson. Il fuit le naufragé, lorsque celui-ci est fou de détresse et construit frénétiquement un navire, mais retourne le voir lorsqu'il sent que Robinson a recouvré une partie de sa raison dans l'île administrée. Il est donc un gage d'humanité pour Robinson, mais aussi son seul compagnon jusqu'à l'arrivée de Vendredi. C'est d'ailleurs grâce aux expressions faciales du chien que Robinson réapprend à sourire.

    Enfin, je pense que le personnage de Jeudi est intéressant par l'ouverture qu'il offre au récit. Vendredi est parti et Robinson s'en trouve déséquilibré. Jeudi permet donc à Robinson de retrouver un Alter ego, un complément à son être. De plus, nous nous interrogeons sur le futur de cet enfant : Comment vivra-t-il avec Robinson ? Quel  élément lui correspond ? Que fera-t-il lorsque Robinson mourra ?

 

Le sens du titre, le message de l'oeuvre :

    Le titre, "Vendredi ou les Limbes du Pacifique", se scinde en deux parties : la première fait référence à un jeune homme aurocan, un personnage clé dans la métamorphose de Robinson, un être qui représente l'altérité ; la seconde à un endroit entre la vie et la mort (les limbes) situé dans le Pacifique, c'est-à-dire à Speranza. Le titre signifie donc à la fois "l'autre ou l'endroit de l'océan Pacifique où se côtoient la vie et la mort" et "l'autre ou l'autre", dans deux dimensions différentes, puisque nous avons précédemment montré que, si Vendredi est indéniablement un personnage clé, Speranza l'est aussi.

    Ainsi, nous pouvons comprendre les plusieurs sujets de réflexion de l'oeuvre : la relation à l'altérité, la mort et la vie, et par conséquent la sexualité. L'enjeu est de s'interroger sur la place et l'importance d'autrui dans la vie de l'Homme, telle le conditionnement et la perception du monde, mais surtout de se questionner sur la recherche du bonheur, des besoins de raisons existentielles, et des multiples formes de la sexualité.

 

Quelques passages clés, ou particulièrement marquants :

    Pages 96 et 97 : "Tenn faisait toujours sa grimace et Robinson le regardait passionnément afin de recouvrir la plus douce des facultés humaines. {…} Et le chien lui souriait, la tête inclinée, et son sourire de chien se reflétait de jour en jour plus distinctement sur le visage humain de son maître."

    Page 113 : " {…} tout à coup l'obscurité changea de signe. Le noir où il baignait vira au blanc."

    Page 145 : "C'était bien cela, ses amours avec Speranza n'étaient pas demeurés stériles : la racine charnue et blanche, curieusement bifurquée, figurait indiscutablement le corps d'une petite fille." (racine de mandragore)

    Page 158 : "Alors il rit, il éclate d'un rire redoutable, un rire qui démasque et confond le sérieux menteur dont se parent le gouverneur et son île administrée." (Vendredi)

    Page 204 : "Des années durant, il avait été à la fois le maître et le père de Vendredi. En quelques jours il était devenu son frère - et il n'était pas sûr que ce fut son frère aîné."

    Page 242 : "Andoar, c'était moi."

    Page  245 : "En vérité, au suprême degré où nous avons accédé, Vendredi et moi, la différence de sexe est dépassée, et Vendredi peut s'identifier à Vénus, tout de même qu'on peut dire en langage humain que je m'ouvre à la fécondation de l'Astre Majeur."

    Page 272 : "Désormais, lui dit Robinson, tu t'appelleras Jeudi."

 

Mon point de vue argumenté :

     J'ai beaucoup apprécié lire Vendredi ou les Limbes du Pacifique, pour toutes les réflexions que Michel Tournier nous offre, mais aussi pour son style à la fois riche et fluide. J'ai apprécié le livre pour la découverte de l'autre, entre Robinson et Speranza, mais surtout entre Robinson et Vendredi.

    Les effets de l'isolement (tels la perte de la parole, du sourire, d'une raison au travail, ou encore d'objet anthropomorphe au désir sexuel) paraissent tant réalistes et l'écriture est tant captivante que l'on s'identifie immédiatement à Robinson. Sa "déshumanisation" est progressive et rend logique ce que nous pourrions penser fou au premier abord, tel ses amours avec Speranza. D'ailleurs, ceux-ci ont un caractère presque divin, causé par des lectures de la Bible par Robinson, et cela rend légitime dans l'esprit du naufragé la divergence qui se produit entre son "ego" humanisé, et son "alter ego" déshumanisé. Nous suivons le plus souvent sa métamorphose par un point de vue extérieur, où il est à la troisième personne du singulier, mais nous avons aussi l'occasion d'observer le fil de ses pensées à travers son " log-book", dans lequel il consigne ses réflexions philosophiques, et cela me plaît.

    J'apprécie le lien entre les différents états et métamorphoses de Robinson et ceux de l'île. Celle-ci est chaotique lorsque Robinson cherche de l'ordre, agressive quand il se sent vulnérable, affectueuse pendant qu'il éprouve un besoin d'amour (maternel ou romantique), saccagée au moment où il change et, finalement, paisible quand il se sent en équilibre avec lui-même. La perception de Robinson, altérée par ses sentiments, se mélange tellement avec les faits que cela nous empêche de distinguer l'une des autres. Nous croyons donc, tout comme Robinson, à la vitalité de Speranza. Non de la faune et de la flore de l'île, mais de celle-ci dans toute son étendue, qu'elle soit en roche ou en fleur, en rat ou en bouc, en Robinson ou en Vendredi. 

    Robinson et Vendredi... Leur relation est merveilleusement complexe. Je pense d'abord très intéressante la première intention de Robinson de tuer Vendredi, que déjoue accidentellement Tenn. Cela fonde leur relation sur un malentendu car Vendredi croit son sauvetage volontaire et, par conséquent, décide de remercier Robinson par une soumission totale. Ou presque... car l'araucan est épris d'une joie de vivre extraordinaire et il ne peut se contenir dans une "île administrée". Il est d'autant plus incroyable d'observer la transformation de Robinson à ses côtés en un être solaire, éternel, et, surtout, heureux. J'aime comme les personnages restent cohérents avec eux-même : Vendredi est heureux et libre, alors il le reste ; Robinson est brisé par la solitude et son esprit est enchaîné par des préoccupations superficielles, il cherche le bonheur et apprend, grâce à Vendredi, comment le trouver. Je conçoit d'ailleurs avec intérêt les multiples comparaisons entre les deux hommes, mais aussi entre ceux-ci et des figures divines, ou encore avec des éléments tels le vent et le feu. De ce fait, j'estime la métaphore d'Andoar dans le sens où elle traduit la difficulté du changement de Robinson, mais aussi son résultat harmonieux et enivrant ; tout autant que j'admire les expression "La vénusté de Vendredi." et "je m'ouvre à la fécondation de l'Astre Majeur" pour leur affranchissement des règles physiques, et ce par un langage tout à fait correct, sinon mélodieux et envoutant.

    Ainsi, le roman de Tournier donne matière à réflexion et à l'émerveillement. Voilà donc pourquoi je te propose cette belle lecture pour combler tes moments de solitude et réfléchir dans un même temps sur le sujet ! 

 "Je sais maintenant que si la présence d'autrui est un élément fondamental de l'individu humain, il n'en est pas pour autant irremplaçable. Nécessaire, certes, mais pas indispensable."

01 juillet 2020

L'odeur de la frustration.

    Une odeur âcre dans ma chambre règne. Une odeur pestilentielle qui tout en moi s’imprègne. 

    L’odeur de la frustration s’entête, scrupuleuse gardienne de ma geôle. Cette odeur aux relents de cigarettes, et aux arrières goûts d’alcool. Cette odeur qui bouche tous mes pores ; une odeur aux relents de mort. Elle laisse sur ma peau de futures stigmates, et promet à mes maux des cancers adéquates. Elle ronge tout mon être, explore mes poumons ; se joue de mon mal-être, me noie sous le goudron. Elle écoute mes peurs, pour mieux les attiser ; anime la douleur, paralyse mes pensées. La brume qui envahie ma tête est semblable à sa fumée opaque ; hypocritement douillette, elle me fait toxicomaniaque. 

    Dans ces méandres noires et vaporeuses, je cherche une sortie. Une pensée douce et chaleureuse, pour éclairer ma maladie. Et je ne veux pas de briquet, ce n’est pas ce feu qu’il me faut. Pas de tabac, pas de cachets ; mais une étreinte pour étouffer le fléau.

29 juin 2020

J'ai peur d'avoir raté mon train. Le train.

    J’ai peur d’avoir raté mon train. Le train. Et je ne sais s’il y en aura un prochain.

    Alors j’écoute le silence, seule avec mon impatience, seule dans cette gare immense. J’attends et je ressasse, mais les minutes ne passent. Je me rappelle comme ils sont tous montés, comment je les ai regardés. Enchaînée à mon banc, je les ai vus s’éloigner... lentement.

    L’horloge me murmure : « Tic… Tac… Pourquoi es-tu ici ? As-tu le trac ? » Ma tête dodeline ; rien au bout de la ligne. Celle-ci me nargue constamment ; je fixe l’aiguille désespérément. On me susurre : « Tic, Tac… Toujours là ? »

    Je me lève en douceur, m’apprête à errer quelques heures. Peut-être croiserai-je une âme perdue, ayant aussi manqué le train des disparus. Et je me perds à chaque tournant ; et je me perds dans mon tourment. Dans cette gare infinie, je veille. Tout au fond de mon lit, j’ai raté le sommeil.

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