Jouez-vous au poker ? Sachez qu’avant de dévoiler les cartes, on jette la première. Si le monde était un casino, si la vie se résumait à une partie de poker, je serais cette carte. Vouée à disparaitre au profit des suivantes. Je ne me morfonds pas souvent mais, au fond de ma cellule, quelques heures avant le moment fatal, je ne peux m’empêcher de repenser à leurs actes. Les plaintes, les larmes, les cris reviennent, tout comme les insultes, les coups, le bruit des chaînes. Je me rappelle comment, sans scrupules, ils m’ont vendue pour quelques pièces. Pour assurer leur sauvegarde, pour acheter de quoi nourrir cet élevage, cette fratrie. Je leur en veux toujours, mais je dois passer au dessus - pour moi - et me concentrer sur le futur. Mon « maître » doit me laisser un choix propre à tout esclave : essayer de gagner les clés de la liberté par la porte de l’arène. Je vais tenter le combat. Si je dois vivre telle une morte, autant risquer mourir. J’ai attendu quinze ans avant de céder à la tentation. Entre deux séances de jeux d’argents, dont les paris ravissent mon propriétaire, je me suis entrainée à l’aide de certains gardes « amicaux » : un peu d’argent volé contre des cours secrets. Et au bout de quinze ans, j'ai cédé.

    Un garde arrive et me sort de ma geôle, tout comme de mes pensées. Il me ramène à la réalité par un sourire narquois : personne ne sort vivant de l’épreuve, et je ne suis qu'une esclave parmi des milliers d'autres. Les autres prisonniers braillent et, pourtant, je n’entends que nos pas. Plus que quelques minutes. Des minutes qui filent aussi vite que les couloirs s’enchaînent, en dépit de ma volonté. Les doutes s’emparent de ma raison en  quelques secondes. Des secondes suffisantes pour que mes pieds frôlent le sable de l’arène. Je fais soudain volte-face. Devrais-je fuir ? Mon escorte agacé me pousse, je m'agrippe à son bras, à son regard. Alors qu'il me rejette et que je tombe dans l'arène, j’aperçois enfin ses yeux : « indifférence ». 

    Je me relève aussitôt, et me retrouve face au public. L’anarchie y règne et cela calme ma conscience : il est trop tard pour regretter. D’une oeillade, je repère et me dirige vers un énorme sac d’où dépasse toutes sortes d’armes. Je n’en ai droit qu’à une et il faut que ce soit la meilleure. Je me suis préparée à l’épée, à la lance, au gourdin, à l’arc et à la hache, mais finalement, une seul objet attire mon attention : une dague. Diaphane, elle capte inlassablement mon regard. Je la prends dans ma main :  légère, maniable, mortellement aiguisée. Est-ce du diamant ? Que fait cette arme ici ? Sa rare solidité la réserve aux plus grandes chasses. Je lève mon poing en signe de choix pendant que le sac est retiré, et j'adresse un menton défiant aux gradins, et ceux-ci me répondent avec hargne.

    Alors, ils font entrer mon adversaire. Mon sang se glace, l’arène se tait un temps. Comment ? Comment ont-ils réussi à en capturer une ? Elle grogne sous les chaînes, rugit face au soleil. Ses ailes de Diable s’étirent et elle s’ébroue ; sa queue fouette le sable brûlant ; ses griffes lacèrent le sol. Dès qu'elle bouge, ses poils hirsutes laissent apparaître quelques cicatrices ainsi que plusieurs blessures. Ses cornes en spirale plongent vers l’arrière tandis que ses oreilles tombantes... se redressent vers moi. J’ai du mal à déglutir face à ses dents impitoyables, face à cet ange déchu, face à elle : une chimère.

    Nos regards se croisent et nous savons. Nous nous comprenons. Une de nous mourra. Lorsque le moment sera venu, nous n’hésiterons pas : une de nous commettra l’irréparable. Alors l’élue sera proclamée. Et la perdante oubliée. Qui de nous deux ? Qui sera le cadavre baignant dans le sang ?

    Le temps s’arrête. 

    L'hystérie des spectateurs devient sourde, le bruit de nos respirations s’entremêle, nos coeurs s’emballent. 

    Plus rien d’autre n’existe. 

    Les paris sont lancés, le gong sonne.  

    Des milliers de pensées à l’égard de mon pauvre corps sont lancées, et de ce chaos ressortent trois ordres précis : « Bouge, agis, attaque ! ». Mais mon ennemie du jour m’a devancée, elle s’élance sur moi. J’ai tout juste le temps de me jeter au sol, avant qu'elle ne passe au-dessus de moi. J'en profite pour lui entailler profondément la panse, et je l’entends fulminer de douleur. Elle se cabre, je roule sur le côté ; j'esquive de justesse ses griffes. Je me lève, cours ; immédiatement, elle se lance à ma poursuite. « Ne pas regarder en arrière. » Je sens presque son râle contre ma nuque, je sais ses pattes à quelques centimètres de mon dos. Je cours, mais pourquoi ? Je fonce vers un mur, une impasse ; une idée me vient. J’accélère et ils doivent me penser folle car la façade n’est plus qu’à quelques mètres. Je m’appuie dessus et saute. Mon arme se plante dans la paroi, résiste à mon poids, et d’un coup sec je me hisse encore. Usant de la gravité, je pars alors rejoindre ma némésis,  dague en avant. J’atterris lourdement sur son dos, attrape ses cornes : c’est le moment ! Je lève ma dague et, là sa vie est à portée, j’hésite. Ce doute est de trop ; elle se rebiffe et je suis plaquée au sol, une patte sur la nuque. J’essaye en vain de me protéger, mais ses griffes serrent et mon cou et mes mains. 

    Mais nos regards se croisent, et l’impensable arrive. Nous nous comprenons. Nous sommes les mêmes. Aucune ne mérite la mort. Elle aussi, elle a subi les insultes, les coups, les chaînes ; les gémissements, les larmes, les cris. Mes yeux restent plongés dans les siens, et je m’y perds. Je réalise après un combat presque mortel que ni l’une, ni l’autre, n’est prête à commettre l’irréparable. Son étreinte se desserre et je respire. Je tousse et elle s’écarte pour mettre son museau près de moi. Le monstre de sang et de vengeance que je voyais tout à l’heure n’était que mon reflet. Elle aussi, elle avait peur. 

    Je me relève douloureusement et reviens à la réalité. La foule s’insurge, nous hue et balance sur nous tout ce qu'elle peut ; cela ne se fait pas : un refus de combat. « Vaut-il mieux vivre en mort, ou en meurtrier ? » Des soldats se rassemblent pour nous embarquer, nous enfermer dans une cellule sombre et crasseuse, nous abattre. Non, nous ne voulons pas de cet avenir là. 

    D'un regard, nous savons une fois de plus. Je me précipite sur son dos, lève encore ma dague... et brise le sceau qui emprisonne ses ailes. Je m'accroche à ses cornes, elle bat avec désespoir ses ailes et... nous volons. 

    Chacun se tait et s'immobilise, ébahis et terrifié. Elle est à la fois dangereuse et magnifique ; elle survole les gradins en tant qu'ange mortel, en Némésis. Chacun voit en elle la déesse vengeresse de l'équilibre, chacun se rappelle ses péchés et craint ses représailles. Pourtant, elle ne les voit pas : ils sont bien trop petit face à la promesse de l'horizon. Elle prend appuie sur les gradins, détend un peu plus ses ailes, et s'élève dans le ciel. Je me cramponne à sa fourrure et lève la tête. Le froid du vent embrasse mon visage et je souris. Nous sommes libres.

    Nous survolons les terres sous les rayons du crépuscule. Elle faiblit doucement, comme la lumière sur les champs. Elle choisit une clairière loin de tout village, et elle se pose maladroitement. Sa grâce divine s'évanouie tandis que la fatigue l'assaille ; elle se roule en boule. Je me recroqueville au creux de son ventre, elle me couvre doucement de son aile, et nous ne sommes plus qu’une seule et même vie. Nos respirations se confondent, nos battements cardiaques s’embrassent, nos âmes s'entremêlent. La nuit est porteuse de conseils et, sous les étoiles et le sommeil, je murmure : « Mon âme, nous ne mourrons pas ; nous avancerons toujours ; nous trouverons notre place, inexorablement. »